Après quasi deux mois de confinement, il est temps de faire le point de ce dont nous avons été témoins en termes de dégradation de nos libertés. Malgré cette quarantaine forcée (toute relative en fonction des activités de chacun-e), devant nos écrans, à travers journaux, articles, de notre côté, nous avons constaté avec encore plus de flagrance qu’à l’accoutumée les mesures liberticides et les actes de répression associés aux soubresauts de notre système. Il suffit donc d’un virus pour chambouler les règles du jeu. Nous, rebelles de Extinction Rebellion, vous proposons ici un tour non exhaustif sur les éléments qui nous ont révolté.


Les “tacles” à la liberté d’expression

À l’heure où les manifestations sont rendues impossibles, bon nombre de collectifs militants appellent à manifester depuis chez soi, notamment en accrochant des banderoles à son balcon. Ces banderoles, c’est la liberté d’expression, et pourtant, les forces de l’ordre n’ont pas hésité à intervenir dans plusieurs foyers afin de demander leur décrochage, voire plus, comme à Toulouse où une jeune femme a passé 4 h en garde à vue le 24 avril pour “outrage au chef de l’État” (délit abrogé en 2013) après avoir accroché une banderole “Macronavirus, à quand la fin ?”, reprenant la Une de Charlie Hebdo datant de janvier [1]. Ses six autres colocataires ont également dû se présenter au commissariat pour une audition. À Toulouse et partout en France, des vidéos et des banderoles avec ce même message se sont multipliées en soutien. D’autres banderoles avaient précédemment attiré l’attention de la police, à Marseille, Paris Montpellier, Caen… Suite à cela, les forces de l’ordre ont procédé à des contrôles d’identité et convocations pour “outrage à personne dépositaire de l’autorité publique”. Dans le cas que nous évoquions plus haut, à Toulouse, c’est sur demande du procureur de la République que les policiers furent dépéchés. La Ligue des Droits de l’Homme écrit dans un communiqué à ce propos “c’est sa volonté délibérée de s’en prendre à la liberté d’expression, même utilisée en termes ironiques, qui inquiète.” [1]. À la radio, la Direction générale de la Police nationale avait ensuite annoncé : “Vous pouvez écrire sur internet et sur votre banderole ce que vous voulez, tant que ce que vous écrivez ne constitue pas une injure, une menace, ou un outrage”[2]. Reste à savoir ce qui peut être considéré comme un outrage.

© Collectif Auto Média énervé

Outre ces intimidations inquiétantes pour la liberté d’expression, les abus de pouvoir sont également de mise. Des contrôles abusifs de la police, comme ce fut le cas ce 1er mai lorsqu’une brigade de solidarité populaire à Montreuil s’est fait nasser, contrôler et verbaliser aussi bien pour les organisateur.rice.s que les personnes étant venues chercher de la nourriture [3]. D’autres fois, ce sont les amendes discutables qui témoignent de cela [4], allant jusqu’au fouillage de sac pour vérifier la réelle nécessité des achats. En bref, l’état d’urgence sanitaire désormais prolongé jusqu’au 24 juillet [5] permet de donner plus d’impunité et de marge de manoeuvre aux forces de l’ordre, ce qui n’est jamais une bonne nouvelle, surtout que nous ne sommes pas toustes égaux devant ces verbalisations [6]. Les municipalités accentuent dans certains cas cette autorité donnée à la police, en imposant des restrictions, comme des couvres-feux, allant jusqu’à l’absurde [7].

Bien que ces mesures pour endiguer le virus sont nécessaires, l’état d’urgence sanitaire est loin de justifier les abus dont nous avons été témoins depuis deux mois. L’histoire montre que des mesures temporaires “à durée indéterminée” deviennent facilement permanentes, lorsqu’il s’agit d’entraver la liberté de chacun.e au nom de la sécurité, comme ce fut le cas avec l’état d’urgence suite aux attentats [8]. C’est une porte ouverte à des violations de plus en plus fréquentes sur la liberté d’expression et des personnes. Il nous faut nous méfier et dénoncer les mesures liberticides qui pourraient être appliquées par le gouvernement, profitant du choc de cette crise : c’est la stratégie du choc [9].

L’actualité nous montre déjà les premiers signes de cette stratégie, avec les régressions sur le droit du travail, l’omniprésence des forces de l’ordre, et la surveillance de masse qui devient une question récurrente.


Prémisses à la surveillance de masse généralisée

Depuis deux mois nous observons différents systèmes mis en place : drones de surveillances, applications de traçage, hélicoptères survolants les plages… depuis le 17 mars dernier, le gouvernement et son bras droit répressif n’ont cessé de faire preuve d’inventivité et de créativité pour surveiller les Français.e.s. En effet pour faire face à la pandémie, l’État a déployé plus de 100 000 policiers et gendarmes qui ont effectué plus de 8 millions de contrôles et ont distribué plus d’un demi-million d’amendes [10]! En même temps, le gouvernement a fait 350 000 tests. De la même manière, l’État a commandé plus de 650 drones pour plus de trois millions et demi d’euros [11,12], et plus de 8 000 respirateurs ont été produits (qui sont inutiles pour lutter contre le covid-19 [13] mais bon on ne peut pas tout avoir non plus). Pour le moment, l’État a distribué plus d’amendes que de tests et les drones de surveillance fonctionnent mieux que les respirateurs. Heureusement, le gouvernement a trouvé LA solution pour éradiquer le virus : une application de traçage de masse ! Il s’agit d’une application sur base du volontariat, qui permet de tracer le parcours des personnes contaminées, et d’alerter les autres personnes qu’elle a croisé et qu’elle aurait donc pu contaminer.

Seulement voilà : tout cela est inutile ! En effet vous vous doutez bien que les 500 000 amendes distribuées n’ont sauvé personne et que les drones de surveillance n’ont pas distribué des masques ou du gel hydroalcoolique. Concernant la formidable application « Stop Covid », elle serait efficace si plus de 80 % de la population l’utilisait (à condition bien sûr de tester un maximum de gens, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui), hors seulement 40 % des plus de 70 ans (les plus vulnérables vis-à-vis de ce virus) ont un smartphone, et seulement 20 % de la population française compte télécharger l’application. De plus cette application ne fait pas l’unaminité notamment à cause des problèmes de confidentialité des données et de surveillance de la population [14]. La crise sanitaire ne justifie pas d’imposer des technologies de surveillance ! [15].

© MXD Project

En plus d’être inutile, le problème est également que cette utilisation en masse de services de surveillance pourrait s’avérer dangereuse. En effet, tous ces outils ne vont pas être laissés au placard après le confinement, le gouvernement ne dépenserait pas 3,5 millions d’euros dans des drones pour les utiliser seulement deux mois. Mais alors comment tout cela va-t-il être utilisé après le confinement ? Et Extinction Rebellion dans tout ça ? Serons-nous surveillés par des drones ou autres moyens de surveillance ? Serons-nous reconnus comme « terroristes » par le gouvernement ? Tout cela est malheureusement possible, le Royaume-Uni a failli classer Extinction Rebellion comme une organisation terroriste [16], mais d’autres mouvements écologistes figurent également sur la même liste que des organisations néo-nazies, notamment aux État-Unis [17]. Tout cela est en train de se mettre en place au moment même où la différence entre les paroles et les actes des politiciens est criante, où l’État prévoit un plan de relance de l’économie du capitalisme néo-libéral à grands coups de milliards d’euros dans le secteur aéronautique [18] ainsi dans d’autres industries polluantes, alors même qu’il y a urgence et que si nous n’agissons pas maintenant, les conséquences pour les prochaines décennies seront désastreuses.


Le confinement : terreau fertile pour les violences policières

Au-delà de ce qui pourrait s’apparenter à des faits divers, actes isolés ou les éléments moins « palpable » comme la télésurveillance généralisée, il est temps désormais d’aborder une thématique encore plus épicée, celle des violences policières. Bien que certains ne permettent pas d’utiliser ce terme, après tout c’est « inacceptable dans un État de droit » [19], force est de constater que depuis quelques années, il est difficile de nier ce terme ou de le refuser en bloc [20].

Pour rappel, depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, une certaine prise de conscience s’est opérée auprès d’une large partie de la population sur ce que l’on qualifiait jadis de « simple » bavure policière. Mais il serait malheureux de penser que ces actes sont apparus au cours de la dernière décennie. Le documentaire de StreetPresse [21] (comme d’autres avant lui) nous rappelle l’enracinement profond dans notre système de ce que l’on peut qualifier de répression d’État. Le film de IanB : « À nos corps défendant » [22] insiste bien quant à lui sur le fait que c’est dans les quartiers populaires que se jouent la plupart de ces scènes dramatiques, violentes et iniques.

© Émilie Massemin (Reporterre)

Et lors du confinement alors ? Depuis le début de ce printemps reclus, les forces de l’ordre, mandatées pour faire de la garde de citoyen-n-e qui auraient oublié leur laissez-passer, n’ont pas spécialement eu la main légère côté « rôle répressif ». En témoignent quelques menus exemples ici et là :

  • Une côte cassée pour un adolescent de 13 ans lors d’une interpellation pour non-respect du confinement [23]
  • Tensions et confinement à Beaubreuil [24]
  • Propos racistes et actes violents par les forces de l’ordre à l’Île-Saint-Denis [25]
  • voire plusieurs morts [26]

N.B. : Si vous souhaitez creuser le sujet, n’hésitez pas à suivre les alertes de David Dufresne sur twitter [27], les articles du BondyBlog [28] ou encore les reportages du site Là-bas de Taha Bouhafs [29]. Les personnes interpellées commettaient-elle un délit ? Ce n’est pas la question ! Aline Daillère (juriste) dans un entretien au journal Le Monde rappelle que « la violence est par principe interdite » [30]. Tous les policiers ne pratiquent pas ainsi ? Ce n’est pas le sujet ! Nous sommes visiblement ici face à des actes qui s’inscrivent dans un système, système contre lequel nous, rebelles de XR, luttons dans le cadre de la préservation du Vivant.

Mais Extinction Rebellion dans tout ça ? (Alors, que l’on soit bien clair, )nous ne sommes pas les meilleurs porte-voix du phénomène, plusieurs collectifs le font depuis longtemps, avec sérieux, et n’ont pas attendu pour se mobiliser. Pour l’instant, nous, activistes de XR, n’avons que très peu souffert des violences policières [31, 32, 33], voire ayant parfois reçu une certaine indulgence de la part de celle-ci comme en a témoigné notre longue occupation du Châtelet à la RIO.

Mais, là encore, nous restons sur nos gardes, car si nous cherchons à massifier notre mouvement et ce de manière non-violente, il y a fort à parier que notre marge de manœuvre dans un après confinement ne pourra être que plus réduite… quoique.


Le bilan

Suite à notre tour d’horizon des mesures liberticides évoquées ci-dessus, il y a fort à parier que le scénario le plus probable qui se dessine pour la suite des événements soit le suivant : culpabilisation des individus, relance économique à outrance reléguant la question écologique au second plan, et bien sûr dérives autoritaires et violences policières de plus en plus intenses.

Cependant, la crise que nous vivons est la preuve directe de la fragilité de notre système mondialisé, espérons que cela permettra une prise de conscience de la majorité, à défaut de voir ce changement chez les vieux hommes blancs qui prennent les décisions à notre place. C’est une chance à saisir pour nourrir nos imaginaires et initier les changements que nous appelons depuis plus d’un an. Mais surtout ne négligeons pas notre capacité à nous rebeller ! Nous ne pouvons pas nous regrouper ? Il nous faut alors redoubler d’efforts en terme de créativité et d’intensité dans nos actions de désobéissance civile.

Il se peut bien sûr qu’à la dérive sécuritaire et à la criminalisation des citoyens et de tous les mouvements de contestation, nous, rebelles de Extinction Rebellion, soyons aussi assimilé-e-s à des sortes de terroristes comme cela a failli être le cas en Angleterre. Auquel cas, nous espérons que si nous en arrivons là, l’adhésion des citoyen-ne-s avec nos idéaux légitimes autour de la protection du vivant ne s’en voit que renforcée ; mais en parallèle, il se peut également que la convergence avec les autres mouvements s’accélère pour faire front face à ce système sans foi ni loi. Ça serait “dommage” que l’on soit uni-e-s, non ?

Résistons, Rebellion !

Article rédigé par Nomeboe, rebelle composite


Références

[1] France 3, avril 2020 - Toulouse : les banderoles “Macronavirus” se multiplient, les convocations au commissariat aussi

[2] Europe 1, mai 2020 - Banderoles aux fenêtres pour le 1er-Mai : quelles sont les règles ?

[3] Là-bas si j’y suis, mai 2020 - Gros dispositif policier à #montreuil suite à plusieurs appels à manifestation

[4] Carnet de notes, mars 2020 - Verba­lisé (parce que)

[5] France24, mai 2020 - Covid-19 : la France prolonge l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 24 juillet

[6] Libération, avril 2020 - Confinement : en Seine-Saint-Denis, un taux de verbalisation trois fois plus important qu’ailleurs

[7] Ligue des droit de l’homme, avril 2020 - L’urgence sanitaire n’autorise pas tout

[8] Le Monde, novembre 2015 - Les militants de la COP21, cibles de l’état d’urgence

[9] Le Vent Se Lève, mars 2020 - Loi « urgence coronavirus » : la stratégie du choc du gouvernement

[10] Bastamag, avril 2020 - Contrôles arbitraires et violences policières : la répression en temps de confinement

[11] BOAMP - Bulletin officiel des annonces des marchés publics

[12] PLACE - Plateforme des achats de l’État

[13] L’Obs, avril 2020 - 8 500 respirateurs produits en urgence en France inadaptés pour les malades du Covid-19 ?

[14] Site de risques-tracage.fr sur les risque de l’application “StopCovid”

[15] Ligue des droit de l’homme, avril 2020 - La crise sanitaire ne justifie pas d’imposer les technologies de surveillance

[16] Huffpost, janvier 2020 - Extinction Rebellion, organisation terroriste ? La police britannique admet une erreur

[17] Slate, janvier 2020 - Des activistes écolo assimilés à des terroristes par l’agence de sécurité américaine

[18] Greenpeace, avril 2020 - 20 milliards d’euros pour sauver les grandes entreprises polluantes ?

[19] Le Monde, mars 2019 - « Gilets jaunes » : pas de « violences policières », selon Emmanuel Macron

[20] Le Point, janvier 2019 - Christophe Castaner : « Aucun policier n’a attaqué des Gilets jaunes »

[21] Street Press, 2019 - Gilets Jaunes, une répression d’Etat

[22] IanB, 2020 - À nos corps défendant

[23] Le Parisien, avril 2020 - Loiret : enquête ouverte après l’interpellation musclée d’un adolescent

[24] Le Populaire, avril 2020 - À Limoges, une interpellation policière houleuse et filmée suscite l’indignation à Beaubreuil

[25] Le Parisien, avril 2020 - «Un bicot ça ne nage pas» : le préfet de police de Paris demande la suspension de deux policiers

[26] Révolution Permanente, avril 2019 - Une semaine de confinement, 5 morts suite à des contrôles policiers

[27](https://twitter.com/davduf )

[28] Bondy Blog (Rubrique Police-Justice)

[29] Compte Twitter du journaliste Taha Bouhafs

[30] Le Monde, 2019 – Violences policières : ce que dit la loi

[31] Reporterre, juin 2019 – Du gaz lacrymogène dans les yeux : la réponse de l’Etat aux défenseurs du climat

[32] Huffpost, février 2020 - L’aéroport de Chambéry bloqué, les manifestants délogés avec des gaz lacrymogènes

[33] Le progrès, novembre 2019 - Blocage d’Amazon pour Black Friday: les forces de l’ordre ont fait évacuer le site